
INNOVATION & INDUSTRIE : > QUELS SONT LES OBJECTIFS ASSIGNÉS PAR VOTRE MINISTÈRE DE TUTELLE ?
ALAIN FUCHS : Une grande réforme a été mise en place par mes prédécesseurs [réorganisant le CNRS en dix grands instituts thématiques : biologie, physique, sciences humaines, ndlr]. Aujourd'hui, il faut l'appliquer. L'organisation de la gouvernance en sera le premier chantier. Il y aura un seul président exécutif, deux directeurs généraux délégués, l'un chargé de la science, l'autre des ressources.
> QUELLES SONT VOS AMBITIONS POUR LE CNRS ?
Dans une compétition scientifique mondiale accrue, le CNRS doit pouvoir continuer à mener des travaux au meilleur niveau, quel que soit le domaine. Cela passe par le recrutement des meilleurs chercheurs, la sélection de thématiques porteuses et le bon fonctionnement des laboratoires. Le CNRS doit aussi accompagner l'évolution des universités dont l'organisation subit de profonds bouleversements : apprentissage de l'autonomie, regroupement de certaines universités en pôles d'excellence jusqu'à être comparables aux plus grands établissements étrangers... Le CNRS sait accompagner les universités, pas encore les regroupements d'universités d'où émergeront de nouvelles politiques scientifiques. Les nouvelles universités doivent pouvoir se situer au centre, et non sur les côtés du triangle de Lisbonne : formation, recherche, innovation. Pour y parvenir, nous réfléchissons aux nouvelles formes de partenariats.
Une fois ces bases établies, le CNRS doit continuer à observer la bonne cohérence de la recherche hexagonale, en lien avec la stratégie nationale de la recherche et de l'innovation. Cela passe par le pilotage de très grands instruments de recherche, du type Synchrotron, ou par la gestion de réseaux de recherche thématiques, sur l'environnement par exemple. Le CNRS maintiendra aussi son leadership dans des disciplines de niche qui nécessitent une forte concentration de moyens, comme l'archéologie.
> DES ANNONCES GOUVERNEMENTALES LAISSENT ENTENDRE QUE LA RECHERCHE PUBLIQUE N'A JAMAIS EU AUTANT D'ARGENT. COMMENT CELA SE TRADUIT-IL POUR LE CNRS ?
Qu'il y ait globalement plus d'argent dans l'enseignement supérieur et la recherche, c'est vrai. Le gouvernement met plutôt l'accent sur les universités qui doivent mener à bien leur autonomie. Cela étant dit, les nouveaux moyens reviennent indirectement au CNRS, car 80 % des laboratoires de l'établissement public sont des unités mixtes de recherche, toutes issues de partenariats avec les universités. Quant au Grand emprunt, nous regardons comment peuvent émerger les projets qui en bénéficieront.
> LA FRANCE A RATÉ CERTAINES ÉVOLUTIONS TECHNOLOGIQUES POUR LESQUELLES ELLE EST
PARTIE TRÈS TARD, COMME DANS LES BIOTECHNOLOGIES. EST-ON AUJOURD'HUI À L'ABRI DE TELS RATAGES ?
Tous les pays peuvent rater un train, car aucun n'est assuré d'apporter systématiquement la bonne réponse au bon moment. Les pays de petite taille, comme la Suisse ou la Finlande, ont fait le choix de se spécialiser. Ils sont en effet très performants dans leur spécialité, et sont organisés pour réagir vite. En revanche, ces pays restent tributaires des autres pour les spécialités qu'ils ont intentionnellement délaissées. La France a choisi de s'intéresser à tous les domaines scientifiques. Cela comporte des risques, car on n'est jamais certain d'avoir la bonne personne au bon endroit à un instant T. Il lui arrive de rater un train, mais elle ne laisse pas passer le suivant, comme dans le domaine des biotechnologies, par exemple. En revanche, elle est leader dans les domaines d'excellence que sont les mathématiques ou le nucléaire.
> COMMENT ABORDEZ-VOUS LA QUESTION DE LA PRODUCTIVITÉ DES CHERCHEURS ?
D'une manière générale, les chercheurs du CNRS publient bien et sont bien visibles. Leur productivité ne se discute pas, de même que la valorisation de leurs recherches : le CNRS a publié 403 brevets en 2009, avec en sus un taux de licences très élevé. Les chercheurs du CNRS sont donc très productifs. Il faut continuer sur cette voie, et étendre la valorisation à l'ensemble des champs de la recherche.
> CETTE DERNIÈRE DÉPEND-ELLE DE LA POLITIQUE, OU L'INFLUE-T-ELLE ?
Dans le passé, des efforts considérables ont été mis dans des programmes de recherche comme le nucléaire, les télécommunications ou le train à grande vitesse. [Après deux décennies de relatif abandon, ndlr], il y a une nouvelle prise de conscience politique de l'importance de la recherche. L'économie de la connaissance en est l'une de ses nouvelles expressions. Cela étant dit, je pense, et j'espère, que le consensus existe dans notre pays sur l'autonomie de la recherche, car c'est une activité humaine qui dépasse les clivages politiques. In fine, l'objectif, c'est l'excellence.
Mini-bio
• Né le 10 avril 1953 à Lausanne, en Suisse, Alain Fuchs est d'abord élève de l'École polytechnique de Lausanne avant d'obtenir un doctorat d'État de l'université Paris-Sud-Orsay en 1983.
• En 1995, il devient professeur des universités en chimie à l'université Paris-Sud, où il dirige le laboratoire de chimie physique des matériaux amorphes (1997-2000). Il y fonde ensuite le laboratoire de chimie physique d'Orsay, qu'il dirige jusqu'en 2006.
• De 1997 à 2003, il est chargé de mission calcul au département des sciences chimiques du CNRS. Il a également été membre
de différentes commissions de portée nationale et internationale.
PROPOS RECUEILLIS PAR DJAMEL KHAMÈS. PHOTO : DR.